Opinions libres


- La bascule
(L'art de la balançoire) - 
(Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies).


« Sans foi comme sans mœurs », c’est la réputation qu’avait Paul Barras (1755-1829). (I)

Homme de la noblesse ayant voté la mort du roi, militaire démissionnaire puis au service de la Révolution, il échappe au massacre des Jacobins, groupe auquel il appartient pourtant, se retrouve à siéger avec les Montagnards, participe au complot contre Robespierre et joue un rôle important le 9-Thermidor comme commandant de l'armée de l'intérieur. Il chargera le jeune Napoléon d’écraser l’insurrection royaliste de l’an IV. Exactions, pots de vins, luxure en pleine époque révolutionnaire, Barras vivra vieux. Fallait-il une prise de la bastille, guillotiner des milliers sans compter Louis XVI et Marie-Antoinette après un procès « étrange » où elle en appela « à toutes les mères ! » face aux accusations d’inceste (II)… Tant de tragédies pour qu’un noble obscur décrit comme « roi des pourris » devienne finalement le « roi Barras » du Directoire (III), une des instances majeures de la Révolution Française ?


C’est tout l’art de la bascule…

Un art pour lequel des conditions intrinsèques doivent être réunies.

Première des conditions et pas la moindre : le désordre.

Orgie des corps et des émotions, gabegie de l’action et l’autre qui ne compte pas. Enfin.
Car pourquoi des lois ? Pourquoi un cadre ? Quand la vie pourrait n’être qu’un savant mélange d’adrénaline et de plaisirs ? Terreur pour l’autre, plaisir pour soi si on est à l’origine du désordre. Comment affoler et disperser le plus grand nombre en toute discrétion ? Par des informations contradictoires… Il suffira de mentir. A tout va. Plusieurs sons de cloches, différentes sources, aucune fiabilité pour toujours plus de confusion : affabulations, calomnies, « fake news » aujourd’hui … C’est comme vous voulez et ma foi, cela fonctionnait déjà très bien à l’époque de « la grande peur » de juillet 1789 à août 1789. (IV) Une ambiance d’incertitude à tel point que la poussière des troupeaux de moutons en Champagne fut associée à la poussière des armées anglaises de retour en France. L’Europe faisait déjà peur… Barras depuis sa tombe doit peut-être en pleurer ou en rire encore…


La deuxième condition indispensable : le cynisme.

Pour rappel, le cynisme est d’abord un mouvement philosophique qui date de la Grèce antique, fondé par Anthistène avec pour figure de proue Diogène de Sinop. Pour l’école cynique, la liberté est une notion capitale et le modèle à suivre pour atteindre la vertu absolue, est celui du chien : il mord, urine et copule n’importe où. Libre !
(V) En transgressant tous les interdits, le cynique montrerait la vacuité des règles sociales… A ce stade, l’autre ne compte vraiment plus. On pourrait le mordre, uriner sur lui et copuler… C’est le premier pars vers la déshumanisation d’autrui, car le chien sait pourquoi et où il urine, mais cela compterait-t-il pour le cynique ?
Pour information, Diogène prescrivait également l'autosuffisance et la frugalité, mais seule la transgression convient au subtil art de la bascule, choisissant ce qui lui plaît et ne s’embarrassant pas d’éthique ni de Diogène lui-même…


Car la dernière condition pour le meilleur de la bascule est l’opportunisme.

En médecine, une maladie opportuniste est due à des germes peu agressifs dans un premier temps mais qui à moyen et long terme provoquent des complications irrémédiables en profitant de la faiblesse du système immunitaire pour le détruire… Que dire ?
Les faiblesses d’un système profite-t-elle à la bascule ?
Oui.
En admettant qu’aucun système n’est parfait, faut-il avoir peur des « Barras » en tout genre ?
Non.
Si on les connaît mieux.
Selon l’étymologie de l’opportunisme, du latin opportuns (ob : objet, portus : port - qui pousse vers le port, terme nautique), l’opportunisme consisterait dans la théorie à profiter des vents (circonstances) pour atteindre un lieu de sécurité (port) où son ravitaillement serait possible.

Pour éviter les adeptes de la bascule, il suffirait donc de comprendre mieux leur fonctionnement intrinsèque ; le désordre, le cynisme et l’opportunisme ayant cela en commun : malgré les apparences, ils ne s’appuient que sur des concours de circonstances et leurs afficionados ont besoin d’autres plus vulnérables pour se pérenniser.
Comme le disait si bien Nietzsche « la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond. » (VI).

La bascule prétend donc être là où elle n’est pas, prétend être qui elle n’est pas pour « se rapprocher du port ». Un port faut-il le préciser, crée par d’autres et fonctionnant en théorie grâce à un système en place. Nul souci pourtant de l’évolution de sociétés, de discours, ou d’idéal… La raison d’être de la bascule ne serait que la volonté, quel qu’en soit le prix, d'assurer matériellement "son ravitaillement" en préconisant à qui veut l’entendre la destruction de ce qui gène son avancée.


« En tout état de cause, la partialité de Barras est évidente et ses mémoires doivent être utilisés avec beaucoup de précautions. » écrit Alfred Fierro, historien français spécialiste de l’histoire de Paris, dans "Mémoires de la Révolution".

Jusqu’à aujourd’hui le personnage de Paul Barras divise.
Diviser… Pour mieux régner ?


Christina Goh. 4 janvier 2019.


Mentions

(I) Citation extraite de "Barras" de Christine Le Bozec. Portrait de Baras par Le Révelière. 2016
(II) Juger la reine de Emmanuel de Waresquiel, 2016. Prix Combourg - Chateaubriand.
(III) Quand Barras était roi de Alfred Marquiset, 1911
(IV) Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Armand Colin, 1932.
(V) Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre VI, « Diogène », §14
(VI) Nietzsche, philosophe allemand, figure du nihilisme philosophique.

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- 21ème siècle : de nouveaux codes -


Curieuses et violentes railleries sur les origines de certains membres de l’équipe de France après la victoire des Bleus à la coupe du monde de football en Russie en 2018. « L’Afrique a gagné » pouvait-on lire ici où là, faisant référence pour certains, au nom ou à la couleur de peau des joueurs dont les parents étaient natifs de pays africains [I].
Ces réactions, qui ont semblé attrister les joueurs, dévoilaient à quel point la couleur de la peau, pour certains qui s’indigneraient d’être qualifiés de racistes, pouvait compter et ramener à la définition d’une identité.

Photo Life Magazine


En Indre et Loire, une conseillère départementale séquestrée par sa famille d’origine Kabyle qui refusait de la voir épouser un petit-fils de Harki, a été délivrée in extremis par les forces de l’ordre en juillet 2018 [II]. Là encore, une violence psychologique, verbale mais aussi physique, utilisée par leurs proches contre des amoureux connaissant leur l’histoire, mais ayant choisi de vivre leur présent…

Un peu plus tôt, en juin 2018, le Zénith affichait complet lors du passage du groupe de K-pop sud-coréen GOT7 à Paris en France. Tout un concert en langue coréenne pour un public de toutes les couleurs né après 2000. Un concert dont les billets sont partis en trente minutes sur le web, sans aucune publicité à la télévision ou à la radio ! [III] Magie de l’Internet où la langue, l’origine et l’apparence, sont des options.

Bienvenue dans le XXIème siècle, où l’on peut choisir d’être.

Multiculturel XXIème siècle, où un artiste belge comme Jonathan Cerrada choisit de vivre et de chanter dans la langue nationale en Indonésie et suscite l’enthousiasme [IV], où le djembé traditionnel africain accompagne du rock psychédélique américain [V]... Un processus qui a commencé depuis longtemps mais qui aujourd’hui est d’une actualité criante (voir l’exemple des nouvelles données plus haut) et amorce une société où l’on peut aimer sa peau, ses origines ou sa religion tout en se définissant selon d’autres cultures et d’autres valeurs, issues d’autres civilisations. Avec la profusion de données à disposition, dans un monde décloisonné, il y a désormais et plus que jamais cette possibilité…



Les gardiens des traditions restent indispensables, c’est indéniable. Comment pourrait-on choisir sans connaître ? Et comment connaitre sans expertise ? Mais dans cette ère, les tenants des connaissances anciennes ne peuvent plus être des tyrans au risque de disparaître... Secret ou non, aujourd’hui, même le savoir n’est plus qu’une proposition.

Joël des Rosiers, dans son « essai sur les patries intimes » multi primé (dont la célèbre récompense Prize for Independent Scholars attribuée par la Modern Language Association en 2014), interpelle sur la notion de « métaspora » :
« Arimée au XXIème siècle, la métaspora exprime les expériences culturelles et sociales du sujet altéré, prince de sang en situation d’épochè, définie comme « un acte de suspension des préjugés », acte aussi d’imagination, suspendu à la racine de nos méconnaissances.» [VI]

Cette ère vient sonner le glas de la violence préconisée par l’amertume des « psycatrices » (mot inventé par Desrosiers) de ceux qui s’accrocheraient encore à la nostalgie d’un monde divisé en noir et blanc, sans aucune nuance, où en apercevant un individu dans la rue, on pensait savoir à qui on avait à faire, en se basant uniquement sur son apparence ou son nom…

Dans ce siècle, il est plus que jamais nécessaire de communiquer d’abord avec l’autre pour prétendre savoir qui il est.





Mentions
[I] Article France TV https://www.francetvinfo.fr/sports/foot/coupe-du-monde/france-championne-du-monde/l-afrique-a-gagne-estime-le-daily-show-apres-la-victoire-des-bleus-au-contraire-d-obama-qui-salue-le-succes-francais_2854857.html
[II] Article La Nouvelle République https://www.lanouvellerepublique.fr/tours/sequestree-par-sa-famille-l-elue-en-plein-cauchemar
[III] Article site spécialisé Nautiljon https://www.nautiljon.com/breves/sold+out+pour+got7+en+30+minutes+pour+leur+concert+parisien,7414.html
[IV] Article Charts in France http://www.chartsinfrance.net/Jonatan-Cerrada/news-107474.html
[V] Article Info-Tours http://www.info-tours.fr/articles/tours/2016/09/21/4740/christina-goh-une-voix-en-fusion/
[VI] Page 51. Joël des Rosiers – « Métaspora – Essai sur les patries intimes ».



Christina Goh. 27 juillet 2018

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- La violence du savoir - (Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies)



Savoir est un processus violent. Entre « je ne l’aurais jamais cru » et « je n’y crois pas », c’est un combat de titans à l’intérieur de soi.

Plusieurs fins possibles : le déni de l’information, la mauvaise foi, le renforcement de l’opinion, la nouvelle conviction, le doute… Autant de finalités, autant de voies pour y parvenir.
Dans ce labyrinthe, quelques-uns se perdent dans la fête de l’euphorie de la découverte, d’autres, tétanisés, en deviennent amnésiques, meurent de chagrin, plusieurs trouvent la sortie, traumatisés ou transformés à jamais.

Dans ce processus épique d’acquisition de la connaissance, certains, fortement ébranlés, utilisent le geste mais aussi le verbe pour perpétuer leurs traumas.


En résultent quelques ouvrages devenus célèbres et passés de génération en génération dans lesquels des hommes et des femmes tétanisés par ce qu’ils avaient découverts, figés au propre comme au figuré dans leur Histoire, victimes éternelles, invoquent une révolution qui porte bien son étymologie (du latin revolutio : "retour, cycle")... Ce n’est bien souvent que leur révolte intérieure absolue qui s’extériorise et se transmet. Tragique épidémie. Hegel [I] ne nous avait-il pas prévenus ? La révolution pour toujours ! La violence à jamais.
« Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer » [II] écrivait Jean-Paul Sartre (1905-1980)...
Pourtant, ne serait-ce pas qu’une haine contre soi : ce soi d’avant la connaissance, celui qui ne savait pas ? A qui on en veut à mort ?

Un soi divisé, jugé et dont on condamne la part estimée niaise ou ignare.


Ce soi ancien que le nouveau « je » voudrait faire disparaître à chaque fois qu’il le peut. Et cet ex soi ne serait-il pas perçu dans l’autre individu, celui qui ne sait pas encore ?
Réaction traumatique : "l’autre", coupable d’ignorance, naufragé, ne serait approché que pour être convaincu de devenir une réplique du nouveau « je », le salut. S’il n’adhère pas, il serait exécuté. Ainsi va l’extrémisme…
« Je suis l'autre » [III] écrivait le poète Gérard de Nerval (1808-1855), un an avant son dit suicide… Serait-il possible d’avoir fait le tour de l’autre ?

Arthur Rimbaud (1854-1891) écrivait à l’aube de sa carrière littéraire, à 17 ans : « Je est un autre » [IV]. Un parmi d’autres à connaître. Là réside peut-être toute la différence.
Ainsi ne résulterait de la lutte intérieure pour l’acquisition de la connaissance, que l’expérience d’avoir pu se ressentir comme un ou des autres et d’avoir pu comprendre autrement.

« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! » pour citer Arthur Rimbaud.

Oui. Savoir est un processus violent. Mais la lutte, la victoire ou la défaite sont intérieures : un royaume personnel à conquérir et à harmoniser. Et la vie avec autrui devient indispensable pour expérimenter en soi la multitude d’existences qui permettent d’apprendre, non de juger…



Mentions
[I] Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand connu pour sa logique dialectique.
[II] Préface de Jean-Paul Sartre dans l'ouvrage "Peau noire, masques blancs" de 
Frantz Fanon, Paris, Seuil, 1952, p. 184.
[III] « Je suis l’autre », phrase écrite par le poète français Gérard de Nerval sous son propre portrait en 1854 - Source "Je suis l'autre" de Gérard Macé (éditions Gallimard).
[IV] Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant, 15 mai 1871)



Christina Goh. 12 juillet 2018

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