Opinions libres


Extrait ADMIRATIO
L'infiniment petit est l'infiniment grand



« L'azote dans notre ADN, le calcium de nos dents, le fer dans le sang, le carbone dans nos tartes aux pommes ont été faits à l'intérieur d'étoiles qui se sont effondrées. Nous sommes faits de poussières d'étoiles. » 

Carl Sagan (1934 – 1996), cosmologiste, astrophysicien comptant parmi les fondateurs de l'exobiologie.

« Il ne s'agit pas seulement d'étoiles qui s'effondrent, mais aussi d'étoiles qui fusionnent, d'étoiles qui rotent, d'étoiles qui explosent et du début de l'Univers lui-même. »

Jennifer Johnson, astrophysicienne américaine, coauteure du graphique sur l’origine des éléments du système solaire. Extrait tiré du blog Science Blog From The SDSS. 

Les éléments qui nous composent sont des tissus vivants de molécules. Ces dernières sont constituées de quelque sept milliards de milliards de milliards d’atomes de carbone, d’oxygène, de fer, d’azote, de calcium. Quatre-vingt-dix-sept pour cent d’entre eux sont d’origine stellaire (fabriqués au cœur des étoiles). Ce sont ces mêmes atomes que l’on retrouve dans les arbres, les fleurs et tous les animaux. 
Si les scientifiques s’accordent à dire que nous sommes poussières d’étoiles, le vivons-nous dans notre expérience au quotidien ? Voyons-nous cet universel dans notre intimité ? 

Pourtant, tout nous l’évoque… 


Reviendrai-je sur le sel de notre sueur qui se fond dans celui des mers ? Comment ne pas entendre le bruit de ces vagues de sang, celles de l’intérieur de notre corps, quand on porte à notre oreille ce grand coquillage issu de l’océan ? Et ce feu intérieur qui nous traverse en continu et nous rend conducteur, une vérité qui nous tient loin de nos lignes à haute tension, des orages et de ses tonnerres… Poussières du désert, celle du vent ou des étoiles… 
Oui, l’infiniment petit et l’infiniment grand semblent se fondre l’un dans l’autre. Comment compter les grains de sable, nombreux, comme ces points lumineux lointains, ces galaxies répertoriés par nos engins ? Oui, un monde dont nous ne connaissons ni le commencement ni la fin, et pour quelle échelle de grandeur ? 

Oui, j’ai toujours été admirative de l’immense étendue de mon ignorance. J’y trouve toujours une source inépuisable d’humilité quand je me laisse aller à l’illusion de maîtriser quoi que ce soit...



Christina Goh
Extrait de ADMIRATIO (Petit registre tenu pour l'émerveillement)


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Quand est-ce que la vie est devenue un film ?


C’est la question que l’on pourrait se poser sous Covid-19.
Et comme lors du visionnage d’un film, les réactions sont diverses et variées pendant sa projection, parfois extrêmement intenses…
Est-ce donc la seule analogie que nous avons pu trouver pour faire face émotionnellement à la catastrophe du SRAS-CoV-2 ?



Ruban pelliculaire

Il est tentant c’est vrai de concevoir ces derniers mois comme une fiction qui s’achèvera bientôt. Se demander « quels auteurs ont pu écrire ce mauvais scénario ? » et se comporter quelque part comme si le film allait bientôt se terminer pour que nous reprenions une vie normale…

Discuter au besoin et bientôt autour d’un verre, de la mauvaise distribution de l’œuvre, et critiquer allègrement cette histoire dite et redite sur écran, sur papier, sur tablette depuis la nuit des temps : une alliance inédite de héros pour contrecarrer les plans de l’infâme mutant qui souhaitait détruire la planète…

Oui, car dans ces histoires imagées à succès du 21ème siècle, le « méchant » est toujours très fort et nécessite toute une armada de talents pour le combattre. Comme si chacun des héros ne pouvait rien faire à son niveau. Surhumains et gentils mais incomplets et impuissants jusqu’à la scène finale... Le méchant lui est isolé puisqu’il règne par la crainte jusqu’à sa mort, mais avant, il a la puissance de tout détruire, vlam ! Tellement fascinant que des « spin off » sont même réalisés pour mieux le comprendre ce « bad » : comment est-il né ? Comment est-il devenu si destructeur ? Débats et thèses… Et les malheureuses victimes de cet homme "blessé devenu méchant", de cet extraterrestre prédateur ou de ce parrain de la pègre, de ce politique corrompu ou de ce magnat impitoyable des affaires, ne sont toujours que des dommages collatéraux, oubliées ou disparues au plan suivant. Qui valorisent l'action du collectif de héros. C’est un film. Rappelez-vous. La mort n’est pas la mort, juste du maquillage et des effets spéciaux.
Mais la réalité est toute autre.

La Covid-19 a tout changé qu’on le veuille ou non. Fermer les yeux ou éteindre l’écran n’y changera rien, cela se passe dans la vraie vie. C’est une affaire de limites et de poumons. Les nôtres, ceux de la planète ou ceux d’un homme couché à terre qu’on empêche de respirer.
Puis tout qui se cristallise... La tétanie, les morts comptés ou non, les masques recommandés ou pas, et l’incertitude. L’inquiétude pour l'avenir, les crises de paniques (1), la révolte devant l’inconnu, "les autres", les fantasmes, les idées fixes, le passé du présent, le triste défoulement et sa violence (2), les nuées de la pyramide d'un dit système ou le regard continu vers le ciel… Et puis ceux qui préfèrent dormir, manger ou tout oublier, faisant semblant de ne rien ressentir, sauf le plaisir, puisque tout est déjà fini… Détresses.

Au milieu de tout ça… Il y a les faits : une grippe qui frôle, qui s’évanouit, qui vous imprègne (3), qui laisse des traces (4) et qui tue. A l'image de ces pandémies (5) qui bouleversèrent des millions d’êtres humains au cours des siècles. Comme une première grippe dont les symptômes furent décrits par Hippocrate il y a près de 2 400 ans.
Nul monstre imaginaire. Mais nous ne sommes qu’au 21ème siècle… Peut-être ne sommes-nous pas encore assez matures pour accepter que nous sommes des humains. Fragiles. Qui ont besoin d’eau, qui ont besoin d'apprendre à subsister face au soleil, aux vents violents, aux virus. Nul besoin de supers pouvoirs, le héros de cette époque est peut-être celui qui aura réussi à admettre que la maladie survient parfois dans la vie sans que nous sachions pourquoi elle frappe les uns et pas les autres. Et comme pour un accident tragique, comme pour une erreur qui coûte… Cela fait mal. Ai-je essuyé mes larmes ?

Humilité face à son humanité. Sait-on tout ? Et si non, acceptera-t-on le fait que nous avançons un pas après l’autre depuis toujours ? 


Christina Goh
Le 13 mai 2021



[1] COVID-19: les recherches «attaque de panique» ont atteint un niveau record ; Article du 25/08/2020 ; https://quebec.huffingtonpost.ca/entry/covid-19-recherches-attaque-de-panique-ont-atteint-niveau-record_qc_5f4568f2c5b697186e2dc8bf

[2] L’ONU met en garde contre la persistance des violences domestiques après la COVID-19 ; https://www.un.org/fr/coronavirus/articles/persistence-of-domestic-violence-post-COVID-19

[3] Poumons, foie, reins, cœur, nerfs... le Covid-19, une maladie multicible - Article Le Monde du 25 avril 2020
https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/04/25/le-covid-19-maladie-virale-multicible_6037777_1650684.html

[4] Covid long : 60% des patients hospitalisés ont encore des symptômes 6 mois après – Article Le Figaro 10/05/2021 ; https://www.lefigaro.fr/sciences/covid-60-des-patients-hospitalises-ont-encore-des-symptomes-6-mois-apres-20210510

[5] Article Business Insider France du 11/10/2020
https://www.businessinsider.fr/comment-les-plus-grandes-pandemies-ont-change-le-cours-de-lhistoire-185593


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Le rire et le sens - Rencontre avec Stoni Dèh


Rencontré dans le cadre du concours international La Différence à la Bibliothèque Nationale de Côte d’Ivoire, l'humoriste ivoirien Stoni Dèh m'aura marquée par son histoire particulière.


Avec plus d’un million d’abonnés au compteur en mars 2021, Stoni Dèh surprend et vient de loin.
Quand, j’aborde son univers, « Les Gbês de Stoni », je m’attends sans illusion à découvrir un revanchard prêt à mordre pour s’imposer et dominer. Je me trouve plutôt face à un jeune Ivoirien étrangement passionné, un brin idéaliste malgré son enfance douloureuse (1), travailleur acharné. Ses chaînes déploient tout l’apanage de son savoir-faire acquis sur le terrain et son travail d’auteur, de comédien et de vidéaste. Il me rappelle une Côte d’Ivoire originale, entière et ouverte sur le monde que je connais. Celle des « Faut pas fâcher » (Ne te fâche pas en argot ivoirien)…


Un des sketchs à succès de Stoni me trouble particulièrement : celui d’un couple attaqué par un bandit. Ce dernier leur permet de dire quelques mots avant d’être abattus. L’homme et la femme, sentant leur fin proche, dévoilent des vérités terribles faites de trahison et de lâchetés assumées au quotidien. Le bandit, surpris puis dégoûté, préfère s’enfuir avec son butin et les laisser face à eux-mêmes. Le sketch se termine avec le couple courant après le malfrat en suppliant : « Pardon, tu ne peux pas nous laisser comme cela, pas après avoir avoué ce que nous sommes ! »
Cette vidéo résume à elle seule ce qu’est l’œuvre de Stoni Dèh : une plongée réaliste dans l’âme humaine mais décrite avec les codes de la culture, du langage et de la socialisation à l’ivoirienne. Sans jugement, Stoni laisse le spectateur prendre ses décisions tout seul, comme un grand. Une responsabilisation de ses abonnés qui plaît, visiblement, et qui rassemble toutes les générations et tous les niveaux.


Stoni, un paradoxe.
Le diplômé en lettres et linguistique de l’Université Félix Houphouët Boigny, rappeur ivoirien des premières heures, aura choisi d’écrire son talent autrement. C’est un autre air : celui de scripts, de personnages originaux et de reportages qui prennent en compte l’outil numérique à l’heure où le streaming ouvre toutes grandes les portes de l’exploration.
Le conteur du village africain a toujours aimé l'hyperbole (2), Molière (3) utilisait l’art de la farce, Henri Duparc (4), l’humour tous azimuts, Jim Carrey (5) est virtuose du faciès comique, le jeune Stoni aura choisi sans le savoir de suivre humblement leurs pas : faire rire pour mieux penser. Une recette idéale : décontracter nos corps engourdis par les problèmes et les angoisses en nous faisant rire sans malice et avec douceur de nos drames… En un clic. Mieux-être.


Mais le spectateur doit être prévenu. L’œuvre de Stoni Dèh détonne parce qu’elle illustre la Côte d’Ivoire du quotidien : des gens qui se « cherchent » jusqu’aux tontons et tanties qui « donnent », des vendeuses d’eau, des dragueurs illettrés impénitents (le pays comptait 53% d’analphabètes en 2018 (5), jusqu’aux jeunes cadres dynamiques... Sans le plan triomphant du drone ou le contraste violent des couleurs d’un étalonnage sur commande.

Les créations de Stoni Dèh évolueront sans doute. Je lui souhaite bien de partenaires et de moyens, et un jour, je n’en doute pas, je le suivrai, derrière mon écran, réalisant un direct live spontané bien à sa sauce, pour remercier ses fans pour sa dernière récompense... Mais aujourd’hui, ces modestes lignes témoignent de l’instantané d’un créateur authentique, qui, avec les moyens à sa disposition, transmet l’espoir d’une nouvelle génération avec ses qualités et ses failles. Une jeunesse qui est née, qui a grandi et étudié en Afrique, qui a choisi d’y vivre, de s'y épanouir tout en aimant l’autre et son monde. 


Christina Goh


(1) Emission C’Midi de nov. 2018 – Avec pour invité Stoni sur la prévention, la souffrance psychologique et les relations familiales toxiques. https://www.youtube.com/watch?v=l4A2SjY_Llo 
(2) Hyperbole : figure de style consistant à exagérer l'expression d'une idée ou d'une réalité afin de la mettre en relief.
(3) Molière (1622 – 1673), comédien et dramaturge français, créateur de l’Illustre Théâtre, recueille de la farce souvent non seulement la thématique, mais aussi certains types de personnages, voire certains effets gestuels... La farce se définit par la nature même de son comique, qui se fonde sur l’effet de déformation réjouissante d’une situation ou d’un personnage représentant une certaine norme. Source http://www.toutmoliere.net/farce.html
(4) Henri Duparc (1941-2006), cinéaste ivoirien, reconnu comme le maitre de la comédie africaine, dépeignant les sociétés africaines d’après-indépendance avec humour, ironie et tendresse.
(5) Jim Carrey, acteur, humoriste, scénariste et producteur de cinéma canado-américain, connu pour son rôle à succès « The mask » et son comique extrêmement visuel.
(6) Taux d’alphabétisation, total des adultes (47 % des personnes âgées de 15 ans et plus en 2018) - Source UNESCO. https://donnees.banquemondiale.org/indicator/SE.ADT.LITR.ZS



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Hommage à l’auteur Mirabeau (1749-1791) 
(1791 - 2021 / Anniversaire des 230 ans)



Révolutionnaire et monarchiste, idéaliste et marchand, militant pour l’abolition de la traite négrière en plein 18ème siècle de l’esclavage (il fit partie de la Société des Amis des Noirs*), libertin et amoureux éperdu, fugitif et prisonnier, militaire et orateur, il trouva l’équilibre tout en surfant sur les vagues des passions… Ainsi vécut Mirabeau, héros pour certains, zéro pour d’autres, premier à entrer au Panthéon français, premier à en être exclu… Une seule certitude : il fût prince de bien des cœurs malgré son apparence atypique ; lui-même déclara : « On ne connaît pas toute la puissance de ma laideur » !


Mais de quelle laideur s’agit-il donc ?


Ni les cicatrices de petite vérole sur le visage, ni la férocité de son corps (hydrocéphalie) ou encore ses traits marqués n’auront pu l’empêcher de vivre pleinement son goût du beau : Honoré-Gabriel fût un esthète, de l’accoutrement jusqu’au langage en passant par le raisonnement, sans complexes… Et pourtant l'homme vient de si loin…
Oui, Mirabeau fait partie de ces humains qui ont transcendé leur propre vie à force de croire en leur intime ressource. Celle, authentique, tapie au fond de soi, qu’on est censé protéger, garder précieusement, que bien souvent on préfère renier en se disant : « C’est trop difficile, je ne pourrai jamais tout recommencer »...

Si, on peut.
Mirabeau a su.

Dépasser son apparence physique et son dictat.
Transcender la méconnaissance et les clans.
Ignorer les préjugés des sociétés et… Aimer, jusqu’à être condamné à mort quand la femme de sa vie, Sophie de Monnier, mariée par son père à un homme de quarante neuf ans son aîné, se fait arrêter et enfermer parce qu’ils ont fui ensemble.


 Etait-il fou de vouloir concilier les mondes ?

Le député populaire du Tiers-Etat a-t-il trahi les révolutionnaires en conseillant le Roi Louis XVI en secret ? (Ces derniers décidèrent de l’expulser illico du Panthéon post mortem quand ils le découvrirent)… A-t-il trahi la Monarchie en faisant payer ses services de « consulting » avant l’heure par le roi ?
Mais et nous ?
Ne saurions-nous pas que « tous les charlatans sont des commerçants mais que tous les commerçants ne sont pas des charlatans » ? **
Ainsi soit-il.

Car qui, dans une même vie, aura survécu à la honte et à la persécution familiale, à la maladie, à la faillite, à la prison (plusieurs fois), au trauma de guerre, au deuil (y compris la mort de ses deux enfants), à la trahison ? Qui aura survécu à la mise au ban de la société, à la pauvreté, à l’exil, au succès, à la gloire, à la flatterie et à l’envie, qui aura échappé à la peine de mort, tout cela dans une seule existence ? (Il est décédé à 42 ans). Mirabeau.


Où qu’il repose aujourd’hui, (son corps ne fût officiellement jamais retrouvé après qu’il ait été « jeté » en fosse commune), Mirabeau parle encore quoique mort.

N’est-il pas est l’un des auteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui changea nos vies ?

Merci Honoré-Gabriel.

« Fussé-je beau comme Adonis, j'aimerai que notre petite fille ressemble à sa maman uniquement. Sais-tu ce qu'elle fera, notre petite (car elle aura tout plein d'esprit ) ? Elle prendra en nous ce qu'il y a de meilleur : chez toi, ton joli teint, ton esprit et ton caractère, ton charme inouï, tes grâces et ta beauté ; chez moi, l'immortel amour qui brûle pour toi dans mon cœur depuis toujours ; chez tous deux, le courage, la candeur, la générosité, la sensibilité, et la fidélité de notre amour : en un mot, la petite Sophie-Gabriel prendra de sa mère tout ce qui est aimable et bon, ses qualités et ses charmes, et de son père elle lui empruntera seulement ce qui a plu à sa maman… »
Mirabeau ; Lettres à Sophie (1777-1780)


Christina Goh


* Première association française abolitionniste, créée le 19 février 1788 pour concourir à l'abolition de la traite des noirs.
** Citation transmise par Y. Duhard
Illustration : portrait de Honoré-Gabriel Mirabeau par le graveur allemand 
Fiesinger



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De nos perceptions...


Laisse tomber les invectives
Nos émois en perspective…


Deux phrases qui émaillent la chanson « Perceptions ».
Quand Rehegoo Music Group me contacte pendant l’été 2020 pour me demander un opus particulier et entraînant, je laisse la question en suspens. Je souhaite savoir si j’aurai une inspiration… ou pas.
L’équipe est plus jeune que moi et c’est une autre façon d’envisager la musique…
Et depuis quelque temps me taraude cette question sur la perspective….

C’est cette discussion inouïe entre le scientifique allemand Einstein et le poète indien Tagore au 20e siècle sur la simple perception d’une table ! Ce qui suit est extrait d’une conversation sur la Vérité tirée de l’Appendice du livre de Tagore intitulé La religion de l’Homme transcrivant la série de Conférences Hibbert qu’il avait données à Oxford au cours d’une tournée où il avait échangé avec Einstein :




« Einstein : Même dans notre vie quotidienne nous nous sentons forcés d’attribuer une réalité, indépendante de l’homme, aux objets dont nous faisons usage. Nous agissons ainsi pour établir une relation raisonnable entre les communications diverses faites par nos sens. Par exemple, s’il n’y a personne à la maison, cette table pourtant reste où elle est. 

Tagore : Oui, elle reste en dehors de l’intelligence individuelle mais non en dehors de l’intelligence universelle. La table que j’aperçois est perceptible par la même sorte de conscience que je possède. (…) Dans l’appréhension de la vérité existe un conflit éternel entre l’esprit humain universel et le même esprit enfermé dans l’individu. Il y a une conciliation perpétuelle qui s’établit entre notre science, notre philosophie et notre éthique. En tout cas, s’il existe une vérité absolument sans rapport avec l’humanité, alors, pour nous, elle est tout à fait non-existante. (…)

Einstein : Alors je suis plus religieux que vous !

Tagore :
Ma religion réside dans l’accord de l’Homme supra-personnel, l’Esprit humain Universel, avec mon être individuel (…) »

Sans me perdre dans des considérations philosophiques que je suis loin de maîtriser, j’ai simplement compris en toute simplicité que ces deux éminents génies de l’histoire humaine étaient capables d’échanger leurs perspectives et nous transmettaient la plus basique des vérités : nos sens et notre expérience nous permettent une perception qui sera toujours relative. Nous sommes obligés de communiquer et d’échanger pour comprendre l’autre. L’harmonie avec tout autre être quel qu’il soit devient une quête constante basée sur la bonne foi et la volonté. En gros, ce « nous », la paix avec l’autre, est une guerre avec soi-même pour ne pas penser que son opinion est maître suprême.

Si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre. La guerre contre ta vanité.

Etant vocaliste de Blues et de chanson réaliste, ayant lutté pendant toute ma carrière pour mettre en valeur les percussions traditionnelles comme principal instrument rythmique dans les musiques actuelles, j’ai eu surtout tendance à privilégier la réflexion et les paroles sur tout rythme entraînant. Mais si je voulais être dans l’esprit de ces idéaux dans lesquels je m’inscris avec le site « More of Us Project », il me fallait aller plus loin, surmonter mes limites et aborder autrement ma relation à la musique et au corps. Une thématique que j’avais commencé à abordé dans l’ouvrage « Ancre ».

Avec « Perceptions » et Rehegoo, l’occasion m’était donc donnée de dépasser mes repères habituels et de faire un pas vers ce qui reste pour moi un inconnu musical, et ce, dès la conception même de cette nouvelle chanson-expérience… Ecrire un titre léger, entraînant, sans me trahir.

Tout d’abord un format classique :

Couplet, refrain, répétition de refrains propre à la musique populaire.
Le squelette de la chanson, si elle traite de nos perceptions, se devait d’être le plus proche possible de ce qui est communément admis.

Couplet, refrain, certes mais en poésie. L’art poétique étant l’art populaire par excellence depuis nos berceuses d’enfant. Et oui, nos comptines ne sont-elles pas de la poésie ? Le texte étant un appel direct à l’autre : on laisse tomber la peur, essayons de nous expliquer et de trouver un terrain d’entente.

Ensuite dans la mélodie d’origine, il me fallait plusieurs élans dans la rythmique des mots. Il s'agissait de réunir dès leur rédaction, l’esprit de ces musiques parmi les plus populaires qui ont rassemblé et apporté un peu plus d’harmonie universelle dans ce monde... La cadence des couplets allaient me le permettre : une partie bossa nova (1), une partie chanson, puis rock, une partie lyrique et laisser la place à une animation instrumentale sans jamais délaisser la trame et la cohésion de l'ensemble. 

Une fois la chanson écrite, il me fallait trouver un musicien audacieux et assez ouvert d’esprit pour pouvoir évoluer de la bossa au rock en passant par un clin d'œil au classique. 
J’ai tout de suite pensé à Peewaï, musicien français rock indépendant, organisateur également de concert métal en Martinique dans les Caraïbes ! J’avais tourné avec lui 11 ans auparavant, et nous avions gardé contact. Globe-trotter, passionné par la musique classique et alternative, et explorateur de toutes les autres, navigateur et randonneur, dévoué à l’autre (Peewaï le multiinstrumentiste fût également sauveteur bénévole en mer), il a toujours suscité mon admiration humainement et musicalement.


Aux manettes donc de l’arrangement intégral du titre, Peewaï ajoutera un élément fondamental à cette perspective musicale engagée : une batterie caractérielle tout le long du morceau, compagne de ma voix, s’adaptant progressivement aux différentes phases de métamorphoses de l’œuvre.

Le titre "Perceptions" est dur à chanter. Les intonations et les attitudes étant différentes dans chaque partie de l’opus tout en devant s’inscrire dans une harmonie d’ensemble sur un rythme soutenu. Tout doit être fait dans une certaine subtilité car l’ensemble se doit d’être naturel et couler de source. Rappelez-vous, ici, nous nous inscrivons dans la démarche d’un morceau entraînant, accessible, loin de l’idée qu’on se ferait d’un titre conceptuel même si la chanson l’est.

Le but de tout ce travail :
A l’image du projet More of Us Project où la chanson « Perceptions » s’inscrit, il s’agit ici, d’un appel : demander à l’autre de laisser les invectives et d’échanger pour envisager une perspective commune.

Laisse tomber les invectives
Nos émois en perspective…


Je ne sais pas si cette chanson parlera à plusieurs et à beaucoup (émois), une chose dans tous les cas est sûre, elle m’aura permis de surmonter des réticences personnelles inutiles, de retracer l’histoire de ces styles musicaux qui ont rassemblé tant d’humains et leur ont permis de construire des arcs pour aller à la rencontre de l'autre mais aussi pour une vue plus globale de l'ensemble. Cet accord de l’individuel avec l’Universel et plus si affinités pour reprendre l’idée de Tagore.

« Perceptions » m’aura permis de grandir un peu plus. Encore. Oui, on ne finit jamais d'apprendre...



Christina Goh


1. Albert Einstein (1879 - 1955), physicien théoricien, auteur de la théorie de la relativité.
2. Rabindranath Tagore (1861 - 1941), compositeur, écrivain, dramaturge, peintre et philosophe indien. 
3. Bossa nova, genre musical issu du croisement de la samba et du cool jazz ayant émergé à la fin des années 1950 à Rio de Janeiro au Brésil et qui est devenu l'un des styles musicaux brésiliens les plus connus dans le monde.

Photo : Rabindranath Tagore et Abert Einstein - Source http://www.physedu.in/publication/webspecials/PE-WS17-06-082e



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Le fantasme nuisible



Le suicide de Roméo et Juliette, celui d’Anna Karénine, héros et héroïnes romantiques ultimes de nos ouvrages… Au cinéma, Thelma et Louise sont des reines… Dans le réel, les drames de Ian Curtis ou de Kurt Cobain (1)… Ces suicidés sont devenus des mythes. Vivre… Intensément et choisir d’y mettre fin. Personnalités tourmentées, projections de nos non-dits, émotions intimes, dont le « happy end » se résume en une expression clé : avoir eu le dernier mot... Et l’éternité.


La Scène du tombeau, par Joseph Wright of Derby (1790).


Ces histoires imprègnent l’imaginaire, sont devenues partie intégrante de nos vies, de nos représentations. En littérature, au cinéma, sur Internet, comme dans nos médias d’actualités, s’affichent régulièrement les morts par suicide... Pour ceux qui continuent de vivre, restent la résignation ou le tabou. 

Ne surtout pas parler du suicide et laisser subtilement s'y substituer en lieu et place la notion d’un courage redéfini, celui d’avoir transcendé toute peur pour mettre fin à son calvaire ou au simulacre d’un enfer sur terre. 

Massacre à la tronçonneuse d’une planète en sursis, basculement sociétal, faillites de systèmes et fossé insondable des générations, la liste des maux collectifs est longue, que reste-t-il à l’individu du 21ème siècle face à l’apocalypse annoncée ? Peut-être l’illusion de pouvoir mettre fin à tout cela à titre personnel quand il le souhaite… Idée enfouie et parfois assumée de pouvoir se définir comme le maître du jeu au bout du compte ; et un crédo : quand je veux, où je veux. Je ne contrôle pas grand-chose mais ma vie, je suis en mesure de la stopper quand je le souhaite. Dernier espace de liberté intime…

Ainsi nulle envie ou besoin d'aller plus loin dans l'analyse... Parle-t-on du parachute pendant toute la durée du voyage en avion, évoque-t-on la sortie de secours pendant la séance de cinéma ? Non. On sait où les trouver, c’est suffisant. Presque rassurant… Le suicide, ultime recours... Pensée pernicieuse ?
Oui.

Si l’on considère que celui qui s’est tué a eu le courage que d’autres n’ont pas eu, approuverait-on ou se ferait-on complice de la mise à mort d’un être humain sur simple et unique présomption ? 
Car l’acte suicidaire découle bien d’une présomption (la perspective unique de celui qui veut se suicider et dans quel état ou quelle période particulière se trouve-t-il ? A quelle pression est-il soumis ?), suivie d’une sentence arbitraire (décidée par l’individu) à effet direct : l’exécution du concerné par lui-même.

Les raisons peuvent être diverses, la souffrance est absolue et on est loin de l'image d'une quelconque bravoure : le suicide est la disparition d'un être submergé (2), et reste sommairement l'abrègement de son existence et la fin d'un monde, avec toutes les conséquences et répercussions imprévues que cela implique.

Peu évoquées, les étapes de dégradations de la personne qui fait une tentative sont traumatisantes pour elle-même et son entourage, que le suicide soit envisagé par noyade, ingestion de pesticide, de médicament, par pendaison, défenestration, avec arme blanche ou à feu. Il ne s'agit pas d'un film ou d'un roman où l’ellipse est reine ou en musique, où le moment est "beau", où le maquillage et le costume du théâtre restent préservés pour la représentation suivante... Le corps, le mental, c’est l’être tout entier qui est déconstruit, torturé, détérioré, de l’idée jusqu’à la mort, avant et pendant la crise suicidaire (3).

Ceux qui ont eu le malheur d’essayer vous le diront : le suicide n’est pas un jeu, ni une théorie philosophique, encore moins un absolu. 

Quant aux sombres et complexes phases sur le moyen et long terme (états dépressifs, révulsions, supplice, émotions et corps incontrôlables, dissociations) qui mènent au passage à l’acte et à la perte des fluides de toutes sortes… Ils n’ont jamais laissé aucune chance à ladite maîtrise des choses si souvent mentionnée au début de cet article. Le désespoir n’est-il pas un abîme ? Il s'agit de ne pas s'y enfoncer, il n’y a pas de GPS. 

Chaque existence est unique, à l'image des empreintes au creux de nos mains, c’est peut-être une des données les plus significatives ; ainsi qui pourra témoigner du sentiment réel final du mort ? Ce qu’il pensait du suicide avant l’acte reste-t-il inchangé suite à son changement brutal de situation et peut-être de perspective au moment de passer dans un autre monde ?
La question reste posée.

Or « L'esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la nature met l'amour ; l'esprit, souvent, y met la haine. » (3), citation du très inspiré Victor Hugo.
La haine de sa vie, de sa situation, comble-t-elle à ce point les vides ? Ainsi se transmettrait pour le plus grand nombre, le fantasme d’un salut suicidaire, et perdurerait l'illusion, celle qui rend complice de la détresse…

Tant que cela est encore possible, nous aimerons-nous et nous respecterons-nous vivants ?



  Christina Goh

(4) Citation de Victor Hugo extraite de L'Homme qui rit (1869)

(Image) : Roméo et Juliette - La Scène du tombeau, par Joseph Wright of Derby (1790).


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 Le viol du sanctuaire de l'intimité 



« On ne peut laisser la chasse systématique aux politiques se dérouler "normalement", quotidiennement. »
Cette citation est extraite de la lettre laissée par Jean Germain, juriste, maire de Tours et sénateur d’Indre et Loire, dont la vie privée comme publique faisait désormais bien de gorges chaudes avant son suicide en 2015. Un goût amer et comme un triste écho du suicide d’un autre homme politique en 1936, Roger Salengro, maire de Lille, député du Nord et ministre de l’Intérieur de Léon Blum, qui, sous les projecteurs de la polémique mettant en doute son passé de prisonnier de guerre, mettra également fin à ses jours.
Le cri de Edvard Munch
Depuis ces jours sombres et autres évolutions, en décembre 2018, une effigie du Président de la République Française était décapitée par des manifestants à Angoulême et relayée publiquement sur les réseaux… Violences « normales » du champ politique entendait-on ici et là, bien loin du sens de la racine étymologique grecque du mot « politique » qui signifie simplement « citoyen »…

Des citoyens comme les autres mais aussi victimes des préjugés sur leur intimité : entre 2017 et 2018, en France, le nombre de victimes d’actes criminels ou délictuels anti-LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) enregistrés progressait de 33 %. (Source Interstats Info rapide n°11 - Mai 2019 Ministère de l’Intérieur). « "Les personnes lesbiennes, gaies, bi et trans se suicident en moyenne 4 fois plus que le reste de la population", rappelle l'Inter-LGBT (L'inter-associative lesbienne gaie bie et trans). En cause : les insultes, les violences, les discriminations. » (1)

Une société de plus en plus fiévreuse ?


Pendant ce temps, la violence des adultes se répercute jusque dans les cours de récréation.

Le suicide des 5-12 ans alarme les spécialistes. Bien que méconnu, il a une réalité chiffrée: environ quarante suicidés de cette tranche d’âge par an en France en 2012. « Pour ceux qui sont clairement établis comme tels. Car il y en aurait de nombreux autres qui échapperaient à la statistique, sous les masques de l'accident » (2)
Dans l’Essonne, en 2018, Thybault, douze ans, amateur d’échecs et de chant, se suicidait par pendaison suite à des « difficultés relationnelles » à l’école. « Une affaire de « happy slapping » (agression physique filmée et diffusée sur Internet) est tout de même remontée aux oreilles des militaires. Une enquête a été ouverte à ce sujet. » Citation extraite de l’article du journal Le Parisien du 13 décembre 2018. Le happy slapping ou vidéolynchage est une pratique consistant à filmer l'agression physique d'une personne. Le terme s'applique à des gestes d'intensité variable, de la simple vexation aux violences les plus graves, y compris les violences sexuelles.

La violence est le caractère de ce qui se manifeste, se produit ou produit ses effets avec une force intense, brutale et souvent destructrice selon le Larousse. En droit pénal, une précision, elle est le fait d'agir sans le consentement de la personne intéressée…
Un mot clé : l’assentiment.
L’acte par lequel quelqu'un exprime son adhésion, son approbation à une idée, une proposition formulée par un autre. Sans cette permission, c’est le viol d’un sanctuaire, celui de la liberté.


Mais l’intimité, sa précieuse nécessité, et le respect de l’opinion de l’autre ont-ils encore une place dans une société où le viol ne serait envisagé que comme sexuel ?

Car le viol, intrusion dans l’intimité, n’est pas que physique, il relève aussi du mental. Une irruption brutale dans l’intériorité de l’individu dont les répercussions peuvent être catastrophiques.

L’outrage de sa zone réservée, le non-respect d’une vie qu’on ne souhaite pas être dévoilée ; et dans le périmètre de la légalité, la réserve et le secret, ne sont-ils pas une garantie de la liberté ?

Car comme dans tout viol, la victime violée psychologiquement devient souvent la personne mise en cause ou qui subira toutes les moqueries. Quand s’y ajoute parmi d’autres humiliations, l’insulte qui va hanter l’individu concerné et renforcer sa vulnérabilité, le pire n’est-il pas à prévoir ?

Dans la loi, constitue une injure « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait » (article 29 de la loi sur la liberté de la presse de 1881). Une injure est adressée délibérément à une personne dans le but de la blesser moralement en cherchant à porter atteinte à sa dignité…

Le mot violence nous vient du latin "violencia" et du latin de "violentus", issu du verbe "vis" (verbe "volere") signifiant "vouloir".
Vouloir quoi ?
La destruction de celui qui ne pense pas comme soi ?


Christina Goh


Sources
(1) Article « Les homos se suicident plus : une campagne choc pour prévenir » publié dans L'Obs le 5 février 2015
(2) Article Le suicide des 5-12 ans alarme les spécialistes par Delphine de Mallevoüe, publié dans Le Figaro le 27 janvier 2012.



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La notion de santé et nos secrets
(Les indices de l’étymologie latine)
Article écrit par Christina Goh pour le projet Ut Fortis


« Car vous me permettez, Nastenka, de faire mon récit à la troisième personne parce qu'à la première j’aurais terriblement honte. » Les Nuits blanches de Dostoïevski (1).

Dans ce court passage où le héros s'épanche, est évoqué l’espace d’un instant, le fait de faire semblant d’être un « il » (la troisième personne) pour mieux se confier... Qui est ce « il » ? Peut-être celui qu’on pense vraiment être.
Et de quoi-a-t-on honte ? De son état réel ?
Tout serait-il là ? Le secret de la situation d’un individu dans une société où la santé envisagée communément semble une évidence ou un salut : santé physique, santé financière, sociale, santé mentale…
« Quand la santé va, tout va », « à votre santé ! »...  Si tant repose sur la santé au point que le langage le reflète à ce point, remonter à la racine étymologique du mot permettrait-il de mieux comprendre ?


Le mot santé vient du latin sanitas et salvus.
Dans « La santé et la vie » de André Pichot (2), chercheur en histoire des sciences, les variations étymologiques du mot « santé » exposées par l’auteur sont parlantes :
« En latin, sanitas signifie « santé du corps », mais aussi « santé de l’esprit, raison, bon sens… Et, si « sain d’esprit » équivaut à « raisonnable », « la santé pourrait être au corps ce que la raison est à l’esprit ».
Mais qui définit donc ce qui est « raisonnable » ?
Certains s’y sont essayés au niveau mondial.


Les partisans de l’éugénisme au milieu du 20ème siècle sont parmi leur nombre. Avec zèle, Hitler en tête, ils militaient pour une « bonne santé » et une sélection pure, dans tous les sens du terme, privilégiant les êtres « indemnes de nombreuses affections graves » (3) pour préserver au mieux l’espèce humaine selon leurs critères. S’en est suivi l’euthanasie ou l’exécution de milliers, à commencer par les malades et handicapés mentaux. Faire du sport, manger sain et pas-le- temps-de-déprimer-sur-le-futur pour les plus jeunes, les jeunesses hithlériennes occupaient mais pour des raisons trop obscures…


Un peu plus d’un siècle plus tard, où en est-on ?


Faire du sport, manger sain, et être libre de déprimer… Ou pas.
Pour aller mieux, certains ont choisi l’option de développer leur religiosité. Et nous rejoignons en étymologie le deuxième mot latin d’où est issu le terme « santé » : Salus ou salvus « qui signifie d’abord « entier, intact », mais aussi « sain, en bonne santé », ainsi que « salut »… Le salut. Tellement obsessionnel ou désiré qu’il est devenu une expression d’introduction commune : « Salut, tu vas bien ! »…
Pourtant la plupart des religions, qui prônent un salut, nous ramènent à la considération d’autrui. Un exemple avec le Christianisme : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Le texte biblique nous renvoie à l’autre…
Retour au « il » pour mieux comprendre « je ».
Merci Dostoïevski, romancier de son empire.


Serait-ce donc que l’art est partie prenante d’une meilleure santé ?

Courbe du coeur. Cardiogramme.
Là encore l’étymologie latine donne une piste. Simplement se rappeler de « Sanitus », qui a donné « santé » en français… En anglais, le terme a dérivé en "sanity" (santé mentale, jugement sain) mais aussi "soundness" (santé, solidité, solvabilité) ou encore "sound" (sain, solide, bien portant).
Sound, qui veut aussi dire son ! Le son étant une vibration d’onde matérielle (4)… Qui pourrait nier que cette planète terre est remplie de vibrations, à commencer par celles émises par le cœur qui bat dans la poitrine que vérifie méticuleusement le médecin ? Et pour le commun des mortels, nul besoin d’être entendant pour sentir son pouls !
Dans le roman « Les Nuits blanches », cité au début de cet article, le héros terriblement seul peut s’épancher et parler de lui à la troisième personne à Nastenka parce qu’ils s’écoutent dans leurs différences un instant… Pour tenir.

Et si la santé, c’était d’abord d’être à l’écoute ?
Ecoute de son propre corps mais aussi écoute de l’autre, du monde… Pouvoir parler sincèrement avec autrui. Un bon point de départ pour aller un peu mieux ?


1. Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821 – 1881), romancier russe. 
2. André Pichot, « La santé et la vie », Philosophia Scientiæ [En ligne], 12-2 | 2008, mis en ligne le 01 octobre 2011, consulté le 21 août 2019. http://journals.openedition.org/philosophiascientiae/101 ; DOI : 10.4000/philosophiascientiae.101 
3. Définition de l’eugénisme par le Conseil d’Etat –Source https://www.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sante-2012-4-page-65.htm 
4. Définition du son par le Larousse.


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"Monstres"(Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies).


Ils ont toujours fasciné. Ceux qu’on appelle « monstres ». Sacrés ou non, les foules s’agglutinent depuis toujours pour regarder ces êtres « différents » aux destins estimés particuliers.

Et les promoteurs ne s’y sont jamais trompés. Les « produits d’appel » des « Freak shows », notamment les spectacles de masse des zoos humains du XIXème siècle, suscitaient presque toujours une très forte émotion chez les spectateurs. Une tendance universelle, le voyeurisme !

Le monstre de Frankenstein par Karloff

Cette tendance à se repaître de ce qu’on pense être les malheurs d'autrui… L’air de rien et surtout si le cadre est dit légitime… Car les « monstres », simplement des êtres aux traits physiques différents ou qui venaient de loin, piégés ou sous-payés, reproduisaient à l’infini le scénario du « directeur artistique » ou « producteur », deus ex machina (1) qui parfois, à l’aide d’artifices, accentuaient les « défauts » pour susciter le succès populaire. Qui s’en souciait pourvu que cela fasse vrai ? On voulait y croire et on sortait de ces lieux convaincus d’en savoir plus sur les mystères de l’humanité...

Des nains soudanais exposés dans l’Egypte antique aux esquimaux présentés au roi de Suède en 1654 en passant par Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote » sud-africaine présentée dans une cage à Londres en 1810 (2), l’histoire est malheureusement la même. Se sentir en sécurité, en nombre, protégé par la norme en vogue, quand l’autre, isolé, à qui l’on dénie son statut d’être sensible, est déshumanisé et humilié, bref « recréé »…


Parlant de création...

Mary Shelley, dans « Frankenstein ou le Prométhée moderne »(3), livre de base de la science-fiction moderne, donne la parole à la créature difforme à qui son héros transmet la vie. Elle lui donne une volonté indépendante de celle de son créateur, homme de science téméraire, et permet ainsi une autre perspective : le monstre se questionne, demande, essaie, poursuit, fuit et finit par se suicider. Il se sent différent dans le regard de l’autre et surtout du fait du rejet de son « concepteur ». Il ne voulait pas être seul... Sa laideur n’était pas également celle du caractère ?

Qui était donc le véritable dit monstre ? Docteur Frankenstein, scientifique qui décida de se débarrasser d’une vie dont il voulait auparavant mieux connaître l’essence, ou sa créature ?


Existerait-il une monstruosité psychologique ?

Dans cette éventualité, à l’image de Frankenstein, elle repousserait toujours plus loin les tabous instaurés dans le cadre sociétal pour sa propre gloire et la perte d’autrui. Elle semblerait même très en vogue dans ce 21ème siècle !

Postulons que le cadre serait le même que celui des « freak shows ». Au départ, le principe d’un lieu où l’on viendrait scruter celui qui est « autre ». Au cinéma, dans les médias ou à la télévision, sur l’internet, et plus les « nouveaux monstres » oseraient l’inimaginable, plus ils seraient populaires… Expérimenter l’interdit, mentir au vu et au sus de tous, choquer à dessein, humilier et même plus… Héros inéprouvés mais « vrais », ils feraient débat. Attention, ni justifiés, ni condamnés, juste exposés à tous et régulièrement : comment ont-ils pu ? Qui sont-ils vraiment ? Pourquoi ? Parfois eux-mêmes ne l’auraient jamais su ou ne voudraient pas le savoir. Qu’importe. Seuls captiveraient les détails de la liste de leurs « audaces ». Ils transgresseraient les frontières d’un monde peu connu, celui du mental, dans une société où consulter un psychologue ou un psychiatre serait pour beaucoup un tabou.

On se lèverait au quotidien en entendant parler de leurs crimes à la radio, dans ses alertes web, dans les journaux ou à la télévision. On pourrait voir leurs actions déclinées en analyses, fictions ou en documentaires historiques, on se coucherait devant leurs crimes.

Banal, en somme. On parlerait de la pluie et du beau temps comme on parlerait du énième acte de pédophilie qui viendrait d’être révélé, la photo du bourreau en première page. Et elle représenterait l’image de puissance avec laquelle il aurait piégé ses proies... Que saurions-nous exactement de la difficile reconstruction psychique des victimes qui auraient pu survivre ? Tabou. De toute façon, elles se cacheraient.

Une société blasée où il faudrait se faire violence pour ne pas penser l’horreur, que la souffrance d’autrui est normale…


Nouveaux monstres ?

Aujourd’hui, être une personne de petite taille ou être de peau noire est censé ne plus faire de vous une bête de foire, sinon gare. Mais qu’en est-il d’une jeune personne hypersensible qui pleure parce que ses camarades de classe écrasent une fleur ? Qu’en est-il de l’étudiant travailleur et boursier qui croit au système ? Nouveaux « monstres » d’une société grincheuse où le cynisme est devenu une qualité… Et comment évolueront-ils… Seuls ? Exposés ?

Quand on sait comment les zoos humains, basés sur le physique, ont pu façonner la pensée racialiste du 19ème siècle avec toutes les dérives, dont la biologie des races, qui ont suivi et influencé des régimes de pouvoir jusqu’au génocide, il y aurait de quoi s’inquiéter.



La sécurité, le plaisir ultime ou une fin glorieuse ne justifierait pas tous les moyens. L’être humain désintéressé qui se bat pour un idéal commun est encore crédible, pour ceux qui font l’effort de réaliser que les monstres n’existent pas.
Juste une multitude d’humains tous originaux sur une même planète et parmi eux, certains qui ne croient plus en l’humanité, en eux-mêmes, à s’en faire mal.

Christina Goh


(1) Mots latins signifiant un dieu descendu au moyen d'une machine. Expression utilisée dans le milieu du théâtre.
(2) Source https://lejournal.cnrs.fr/articles/a-lepoque-des-zoos-humains
(3) Mary Shelley (1797 – 1851), née Mary Godwin, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste, biographe, auteur de récits de voyage. Rendue célèbre pour son ouvrage « Frankenstein ou le Prométhée moderne » (1816).


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Le renouveau du mythe
(Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies).


Thor de la mythologie nordique
affrontant les géants, M. E. Winge, 1872
Une symbolique forte, des thèmes récurrents autour de la marche du monde, de la nature. Des histoires racontées par les anciens aux plus jeunes et qui se sont transmises depuis la nuit des temps.
Sous tous les cieux, la mythologie a prétendu apporter sa perspective aux questions existentielles des peuples.
Gréco-romaine, aborigène, arctique, indienne, celtique, amérindienne, sumérienne, maya, nordique, égyptienne, slave ou touareg… Une multitude de récits différents pour une même finalité : la transmission de valeurs.

Quel que soit son origine, le profil de cette mythologie antique se dessine : la prise en compte d’un monde invisible, la présence de dieux, ou génies et de héros, pour une nature vibrante et habitée. Ces caractéristiques se déclinent en fonction des lieux, des peuples et une symbolique universelle riche et subtile.

De nos jours, Disney aurait de quoi être inspiré et ne s’est pas gêné avec le succès populaire qu’on lui connaît pour l’adaptation de nombreux mythes et légendes… Au cours de l'exercice fiscal 2018, la Walt Disney Company a généré un chiffre d'affaires total de 59,43 milliards de dollars américains et plus important, fait partie du quotidien de nombreuses familles à l’échelle internationale (I).

Le plébiscite des ouvrages des auteurs des Inklings parle également de lui-même :
Ce cercle littéraire informel de l’université de Oxford à partir de 1930, regroupe les auteurs de best sellers des deux derniers siècles : C. S. Lewis (L’épopée du Monde de Narnia, qui puise ses sources dans les mythes grecques entre autres), J. R. R. Tolkien (père des volumes du Seigneur des Anneaux, inspirés de la mythologie nordique).

L’Inde quant à elle, a tout de suite privilégié les épopées mythologiques pour la télévision et le cinéma, des adaptions de la Mahabharata jusqu’au succès mondial de « La Légende de Baahubali » en deux parties (2015 et 2017), produit simultanément en quatre langues – télougou, tamoul, malayalam et hindi, considéré comme l'un des films les plus chers et les plus rentables (II) du cinéma indien…

D’où proviennent ces mythes fondateurs source de tant d’inspiration ? Les passionnés ont pu remonter jusqu’aux tablettes les plus anciennes. Adaptées et réécrites à l’infini, à l’image de l’incroyable diversité des éléments constitutifs de cette planète, nos origines et notre évolution conservent pour beaucoup cette part de mystère qui permet la recherche ou l’imaginaire et l’inventivité. De ce fait, la multitude des personnages et des versions de ces mythes est censée éduquer celui qui les écoute ou qui les lit, à une ouverture d’esprit sans commune mesure avec différentes implications…

Une mondialisation des mentalités ? Certainement.
Pour Laurent Carroué, géographe français, la mondialisation n’abolit ni l’histoire, ni le temps, ni la mémoire des faits d’un côté, ni l’espace, ni les distances, ni les territoires, ni les sociétés et cultures de l’autre » (III). Elle est une construction systémique, la fois géohistorique, géoéconomique, géopolitique, sociale et culturelle.

Des Grecs installés sur le territoire indien, fabriquant des Bouddhas qui seront exportés jusqu'au Japon... Cela pourrait paraître familier et pourtant… C’est un exemple du commerce dit « au long cours » datant… de l’Antiquité ! Depuis, la commande peut se faire par téléphone ou internet.

De la lingua franqua, jargon parlé au 17ème siècle sur la mer Méditerranée composé de français, d'italien, d'espagnol et d'autres langues, qui s'entendait par les matelots et marchands de quelque nation qu'ils soient selon Antoine Furetière (1619 – 1688) (IV), lexicographe français, jusqu’aux illustrations mythologiques qui ornaient les plafonds du Versailles de Louis XIV (pour mieux exporter l’artisanat français), la prédominance culturelle de la mythologie implique-t-elle un état d’esprit ?
Au vu du succès des conventions et salons spécialisés internationaux consacrés aujourd’hui aux passionnés de Tolkien, de Star Trek, de mangas et de mythes de Bollywood ou de Disney… Sans doute.


Pour Aristote, « l'amateur de mythes est philosophe en quelque sorte, car le mythe est composé de merveilles »… (V)


Legba pour les Yorubas d’Afrique de l’Ouest, Athéna chez les Grecs, Hanuman en Asie… Trois exemples de guides pour plus de sagesse... Et dans ces mythes, les éléments de la nature toujours personnifiés se révèlent susceptibles : l’eau, l’air, le feu, la terre… Censés être respectés (l’écologie avant l’heure ?) pour ne pas subir de courroux…
Mais aujourd’hui, l’ancien raconte-t-il encore au coin du feu l’histoire du mythe fondateur de ce qu’il croit être les origines symboliques du soleil et de la lune ?

Après le raz de marée de la vague rationaliste propre au 19ème siècle (« qu’est-ce que Jupiter auprès du paratonnerre, et Hermès à côté du Crédit mobilier ? » se demandait Marx) (VI), la symbolique poétique du récit mythique semblait avoir fait place à un pragmatisme sans concession.
Ne plus respecter l’eau parce qu’elle est personnifiée (la diversité des êtres aurait visiblement ses limites), mais pour permettre l’utilisation raisonnée des ressources...
Au fil des époques et des continents, à la mythologie antique et aux vieux contes semblaient s’être substitués des histoires aux préoccupations plus terre à terre et une nouvelle morale… Semblait-il… Car en y regardant de plus près…

Pour de nouvelles générations, la mythologie et la notion de héros se sont transmises autrement.
Faut-il parler des mythes antiques qui ont inspiré J.K. Rawlings pour Harry Potter ? Georges Lucas déclare : « quand j'ai fait "Star Wars", je me suis consciemment mis à recréer des motifs mythologiques classiques. Et je voulais utiliser ces motifs pour traiter des problèmes qui existent aujourd'hui ». (VII)


Amorcée timidement un peu avant le milieu du 20ème siècle, un renouveau des mythes suit son cours dans ce 21ème siècle, et l’essor numérique a amplifié le phénomène.

Pour les cinq cents ans de Léonard de Vinci, au Centre Val de Loire en France où ce dernier repose, est évoqué un nouvel esprit « Re-naissance » (IX)...
René Rémond (1918 – 2007), historien et membre de l’Académie Française, caractérisait une Renaissance par l'apparition de nouveaux modes de diffusion de l'information, la lecture scientifique des textes fondamentaux, la remise à l'honneur de la culture antique (littérature, arts, techniques), le renouveau des échanges commerciaux et les changements de représentation du monde...

La Légende de Zelda, jeu vidéo japonais au succès planétaire (quinze records pulvérisés dans le livre Guiness des records) depuis 1986, en constitue bien un symbole : inspiré des mythologies japonaise, celtique, nordique, à l’avant-garde des nouvelles technologies, ce jeu a diverti plusieurs générations dont certains éléments sont aujourd’hui décisionnaires, dans le monde entier.


Une nouvelle réalité ?

En mai 2018, un bison blanc femelle est née au zoo de Belgrade (IX) et pour beaucoup, rappelle la légende de la femme Lakota bison blanc (Pte San Win) de la mythologie amérindienne (nation Lakota) de 2000 ans d’âge annonçant un « renouveau », déjà très évoquée pour des naissances en 1994 et 2005. L’Internet a permis le relai de l’information du zoo, une nouvelle qui serait passée totalement inaperçue autrement.

Surfant sur la vague, on ne peut plus compter les œuvres contemporaines sur les super héros de toutes sortes, les œuvres indépendantes s’inspirant des mythologies ou de l’Antiquité… Les plateformes internationales de vidéo streaming annonçant pour 2019, une série en langue arabe sur le mythe des djinns…

Il n’y a pas plus de limites aux combinaisons du binaire du numérique qu’il n’y en aurait dans les arbres généalogiques des mythologies du monde entier. Et la sauvegarde de la planète n’a jamais été autant à l’ordre du jour au sens littéraire et littéral : En Nouvelle Zélande, le fleuve Whanganui est (depuis le 15 mars 2017) légalement considéré comme « personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs y afférents » (X). Quant à la prise en compte de l’invisible, le souci de composer ou non avec des bactéries dans notre quotidien, nous fait déjà évoluer dans une dimension où nous interagissons avec ce que nous ne voyons pas (sans microscope) !


Nonobstant certains pronostics et préjugés, cette ère technologique est celle de la communication et des échanges pour une majorité d’amateurs de philosophie de tous âges, de toutes nationalités et d’un genre nouveau... A considérer peut-être autrement.

Christina Goh


Mentions
I. Chiffre d'affaires mondial de la Walt Disney Company pour les années financières 2006 à 2018 (en milliards de dollars des États-Unis) https://fr.statista.com/statistiques/571153/chiffre-d-affaires-mondial-walt-disney-company
II. Shekhar H. Hooli, « 'Kabali' box office collection: Rajinikanth starrer fails to beat 5 records of 'Baahubali' (Bahubali) » [archive], sur International Business Times, 9 août 2016
III. Mondialisation - Ressources de géographie pour les enseignants - http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/mondialisation
IV. Dictionnaire universel (1690) par Antoine Furetière
V. Aristote, Métaphysique, 982b18-19.
VI. Karl Marx, Le Capital
VII. Interview de Georges Lucas (anglais) https://billmoyers.com/content/mythology-of-star-wars-george-lucas/
VIII. https://toursloirevalley.eu/lesprit-re-naissance
IX. Article Le Point https://www.lepoint.fr/insolite/rarissime-naissance-d-une-bisonne-blanche-au-zoo-de-belgrade-30-05-2018-2222661_48.php
X. Article CNN Mars 2017 https://edition.cnn.com/2017/03/15/asia/river-personhood-trnd/
This river has the same legal status as a person By Philip J. Victor, CNN.
X. Article CNN Mars 2017 https://edition.cnn.com/2017/03/15/asia/river-personhood-trnd/
This river has the same legal status as a person By Philip J. Victor, CNN.


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- Le masque du bourreau 
(Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies).


En littérature, le masque selon le Larousse, est l’apparence trompeuse sous laquelle on s'efforce de cacher ses vrais sentiments. Et des exemples sont cités : « Ôter le masque ». « Jeter le masque »… Un visage artificiel conçu soigneusement qui laisserait croire ce qui n’est pas dans un objectif connu uniquement par le porteur de l'artifice.
Camouflage de guerre, maquillage de carnaval, cagoule du vandale ou double face de l’escroc ou du meurtrier des âmes, dans tous les cas, l’inconnu derrière un masque agit souvent selon une stratégie que lui seul semble maîtriser…
L'image sombre d'un bourreau cagoulé et appliquant froidement la mort a même pu marquer de nombreux esprits... Et pourtant...


Bourreau médiéval
Forteresse Pierre-et-Paul Russie

Le bourreau sans le masque

Ils ne portaient pas toujours des cagoules... Au cours de l’histoire, certains bourreaux chargés après les procès, des exécutions des condamnés à mort, n’ont pas cherché à préserver leur anonymat. Ils assuraient l'exécution des arrêts de justice appelées « les hautes œuvres » à visage découvert, et plus troublant, certains sont devenus étrangement célèbres pour leur fonction. C'est le cas de Anatole Deibler (1863-1939) qui essaya d’échapper à son destin en devenant vendeur, mais qui finalement, suivit la tradition familiale en assurant les exécutions des grands criminels en France (au début du 20è siècle) jusqu’à sa propre mort (d’un arrêt cardiaque) (I). Nulle dissimulation vestimentaire pour le célèbre Deibler que tout le monde savait exécuteur en chef des arrêts criminels et que la foule venait voir « travailler » avec une couverture des médias de l’époque... Anatole Deibler, un mystère quant à la gestion des émotions et du faciès pour la conduite de ce métier funeste ? Cela ne fait aucun doute.


Le masque sans le bourreau ?

L’exemple du carnaval et de ses déguisements semblent dans ce contexte fort approprié. Pendant un laps de temps déterminé, un certain nombre d’individus se mettent d’accord pour se masquer les uns pour les autres (II). Les masques sont les rois de la fête mais leur utilisation repose sur ce qui semble être un accord de fait entre les carnavaliers : « Je ne sais pas qui tu es en réalité. Voilà le jeu ». La parade devient une illusion assumée qui s’évanouira après la semaine du mardi-gras.
Mais même dans le cadre de ce moment éphémère, on retrouve tout un art de la préméditation pour assurer le succès des mascarades : le choix du déguisement, le soin apporté à son accoutrement ou son maquillage… Dans les contrées où le carnaval est une tradition religieusement suivie, certains comités dédiés travaillent sur leurs thématiques pendant toute une année…

Masques - Carnaval de Venise


A dessein oui. Le projet semble être un des particularismes de base de celui qui se masque, bourreau ou non.


Au cours des années 30, en France, le Comité Secret d'Action Révolutionnaire (CSAR) dit « La cagoule », pour renverser un gouvernement qu’il accuse d’être « aux ordres de Moscou », s’organise grâce à l’implantation de nombreuses caches d’armes réparties dans Paris et l’utilisation des égouts, pour « renverser » le pouvoir en place tout en prétextant des mouvements de protestations populaires. Attentats de l’Etoile à Paris, la peur du communisme ouvre la porte à tous les complots et là encore, un art de la dissimulation sans équivoque. Personne ne sait où frappera « La cagoule » jusqu’à sa chute lors de la révélation du putsch raté de la nuit du 15 au 16 novembre 1937 (III)… Autres cagoules, autres violences avec le port de masques dans certaines sociétés pré-colombiennes pour des sacrifices humains, les robes masquées des anciennes photos d’exécution de groupes racistes... Douloureuses réminiscences de l’histoire humaine.


Cependant et dans un contexte bien plus intime, le masque du bourreau peut aussi être très subtil, un  « deuxième visage » : le conjoint victime de violences psychologiques et physiques peut en témoigner. Le « partenaire bourreau » n’était souvent pas celui qu’il paraissait au premier abord jusqu’à ce que le masque tombe.

En Haute-Corse, le dimanche 5 mars 2019, Julie Douib, 34 ans et maman de deux enfants, était assassinée à son domicile sur L'Île-Rousse. Elle avait été battue et violentée pendant son mariage et avait déposé plusieurs main-courantes depuis sa séparation. Selon la procureure de la République de Bastia, la jeune femme aurait manifestement été tuée par son ex-conjoint, avec qui elle était séparée depuis six mois. Ce serait le compagnon de la victime qui lui aurait tiré dessus à deux reprises. Il s'est présenté dans la foulée aux services de gendarmerie pour se constituer prisonnier... (IV)


Oui, la préméditation d’un méfait et la blessure d’un autre. C’est le plus souvent ce qui justifie l’utilisation d’un masque, quelque justification que l’on puisse se donner.
Hors d’un cadre de convenances, à l’image de la scène, des arts et des costumes, hors des lois discutées et établies par tous, le masque cache souvent un bourreau de soi-même et des autres.



Christina Goh


Mentions

(I) Gérard Jaeger, Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes, Félin, 2001.
(II) « Carnaval » dans le Dictionnaire de l'Académie française, sur Centre national de ressources textuelles et lexicales.

(III) "11 septembre 1937 : Le Complot de la Cagoule" - de Clélia Guillemot - Gallica  Bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale de France
(IV) Article "Trentième victime de féminicide depuis le 1er janvier" de Jeanne Sénéchal paru dans Le Figaro du 6 mars 2019. 
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- La bascule
(L'art de la balançoire) - 
(Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies).


« Sans foi comme sans mœurs », c’est la réputation qu’avait Paul Barras (1755-1829). (I)

Homme de la noblesse ayant voté la mort du roi, militaire démissionnaire puis au service de la Révolution, il échappe au massacre des Jacobins, groupe auquel il appartient pourtant, se retrouve à siéger avec les Montagnards, participe au complot contre Robespierre et joue un rôle important le 9-Thermidor comme commandant de l'armée de l'intérieur. Il chargera le jeune Napoléon d’écraser l’insurrection royaliste de l’an IV. Exactions, pots de vins, luxure en pleine époque révolutionnaire, Barras vivra vieux. Fallait-il une prise de la bastille, guillotiner des milliers sans compter Louis XVI et Marie-Antoinette après un procès « étrange » où elle en appela « à toutes les mères ! » face aux accusations d’inceste (II)… Tant de tragédies pour qu’un noble obscur décrit comme « roi des pourris » devienne finalement le « roi Barras » du Directoire (III), une des instances majeures de la Révolution Française ?


C’est tout l’art de la bascule…

Un art pour lequel des conditions intrinsèques doivent être réunies.

Première des conditions et pas la moindre : le désordre.

Orgie des corps et des émotions, gabegie de l’action et l’autre qui ne compte pas. Enfin.
Car pourquoi des lois ? Pourquoi un cadre ? Quand la vie pourrait n’être qu’un savant mélange d’adrénaline et de plaisirs ? Terreur pour l’autre, plaisir pour soi si on est à l’origine du désordre. Comment affoler et disperser le plus grand nombre en toute discrétion ? Par des informations contradictoires… Il suffira de mentir. A tout va. Plusieurs sons de cloches, différentes sources, aucune fiabilité pour toujours plus de confusion : affabulations, calomnies, « fake news » aujourd’hui … C’est comme vous voulez et ma foi, cela fonctionnait déjà très bien à l’époque de « la grande peur » de juillet 1789 à août 1789. (IV) Une ambiance d’incertitude à tel point que la poussière des troupeaux de moutons en Champagne fut associée à la poussière des armées anglaises de retour en France. L’Europe faisait déjà peur… Barras depuis sa tombe doit peut-être en pleurer ou en rire encore…


La deuxième condition indispensable : le cynisme.

Pour rappel, le cynisme est d’abord un mouvement philosophique qui date de la Grèce antique, fondé par Anthistène avec pour figure de proue Diogène de Sinop. Pour l’école cynique, la liberté est une notion capitale et le modèle à suivre pour atteindre la vertu absolue, est celui du chien : il mord, urine et copule n’importe où. Libre ?
(V) En transgressant tous les interdits, le cynique montrerait la vacuité des règles sociales… A ce stade, l’autre ne compte vraiment plus. On pourrait le mordre, uriner sur lui et copuler… C’est le premier pars vers la déshumanisation d’autrui, car le chien sait pourquoi et où il urine, mais cela compterait-t-il pour le cynique ?
Pour information, Diogène prescrivait également l'autosuffisance et la frugalité, mais seule la transgression convient au subtil art de la bascule, choisissant ce qui lui plaît et ne s’embarrassant pas d’éthique ni de Diogène lui-même…


Car la dernière condition pour le meilleur de la bascule est l’opportunisme.

En médecine, une maladie opportuniste est due à des germes peu agressifs dans un premier temps mais qui à moyen et long terme provoquent des complications irrémédiables en profitant de la faiblesse du système immunitaire pour le détruire… Que dire ?
Les faiblesses d’un système profite-t-elle à la bascule ?
Oui.
En admettant qu’aucun système n’est parfait, faut-il avoir peur des « Barras » en tout genre ?
Non.
Si on les connaît mieux.
Selon l’étymologie de l’opportunisme, du latin opportuns (ob : objet, portus : port - qui pousse vers le port, terme nautique), l’opportunisme consisterait dans la théorie à profiter des vents (circonstances) pour atteindre un lieu de sécurité (port) où son ravitaillement serait possible.

Pour éviter les adeptes de la bascule, il suffirait donc de comprendre mieux leur fonctionnement intrinsèque ; le désordre, le cynisme et l’opportunisme ayant cela en commun : malgré les apparences, ils ne s’appuient que sur des concours de circonstances et leurs afficionados ont besoin d’autres plus vulnérables pour se pérenniser.
Comme le disait si bien Nietzsche « la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond. » (VI).

La bascule prétend donc être là où elle n’est pas, prétend être qui elle n’est pas pour « se rapprocher du port ». Un port faut-il le préciser, crée par d’autres et fonctionnant en théorie grâce à un système en place. Nul souci pourtant de l’évolution de sociétés, de discours, ou d’idéal… La raison d’être de la bascule ne serait que la volonté, quel qu’en soit le prix, d'assurer matériellement "son ravitaillement" en préconisant à qui veut l’entendre la destruction de ce qui gène son avancée.


« En tout état de cause, la partialité de Barras est évidente et ses mémoires doivent être utilisés avec beaucoup de précautions. » écrit Alfred Fierro, historien français spécialiste de l’histoire de Paris, dans "Mémoires de la Révolution".

Jusqu’à aujourd’hui le personnage de Paul Barras divise.
Diviser… Pour mieux régner ?


Christina Goh. 4 janvier 2019.


Mentions

(I) Citation extraite de "Barras" de Christine Le Bozec. Portrait de Baras par Le Révelière. 2016
(II) Juger la reine de Emmanuel de Waresquiel, 2016. Prix Combourg - Chateaubriand.
(III) Quand Barras était roi de Alfred Marquiset, 1911
(IV) Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Armand Colin, 1932.
(V) Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre VI, « Diogène », §14
(VI) Nietzsche, philosophe allemand, figure du nihilisme philosophique.

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- 21ème siècle : de nouveaux codes -


Curieuses et violentes railleries sur les origines de certains membres de l’équipe de France après la victoire des Bleus à la coupe du monde de football en Russie en 2018. « L’Afrique a gagné » pouvait-on lire ici où là, faisant référence pour certains, au nom ou à la couleur de peau des joueurs dont les parents étaient natifs de pays africains [I].
Ces réactions, qui ont semblé attrister les joueurs, dévoilaient à quel point la couleur de la peau, pour certains qui s’indigneraient d’être qualifiés de racistes, pouvait compter et ramener à la définition d’une identité.

Photo Life Magazine


En Indre et Loire, une conseillère départementale séquestrée par sa famille d’origine Kabyle qui refusait de la voir épouser un petit-fils de Harki, a été délivrée in extremis par les forces de l’ordre en juillet 2018 [II]. Là encore, une violence psychologique, verbale mais aussi physique, utilisée par leurs proches contre des amoureux connaissant leur l’histoire, mais ayant choisi de vivre leur présent…

Un peu plus tôt, en juin 2018, le Zénith affichait complet lors du passage du groupe de K-pop sud-coréen GOT7 à Paris en France. Tout un concert en langue coréenne pour un public de toutes les couleurs né après 2000. Un concert dont les billets sont partis en trente minutes sur le web, sans aucune publicité à la télévision ou à la radio ! [III] Magie de l’Internet où la langue, l’origine et l’apparence, sont des options.

Bienvenue dans le XXIème siècle, où l’on peut choisir d’être.

Multiculturel XXIème siècle, où un artiste belge comme Jonathan Cerrada choisit de vivre et de chanter dans la langue nationale en Indonésie et suscite l’enthousiasme [IV], où le djembé traditionnel africain accompagne du rock psychédélique américain [V]... Un processus qui a commencé depuis longtemps mais qui aujourd’hui est d’une actualité criante (voir l’exemple des nouvelles données plus haut) et amorce une société où l’on peut aimer sa peau, ses origines ou sa religion tout en se définissant selon d’autres cultures et d’autres valeurs, issues d’autres civilisations. Avec la profusion de données à disposition, dans un monde décloisonné, il y a désormais et plus que jamais cette possibilité…



Les gardiens des traditions restent indispensables, c’est indéniable. Comment pourrait-on choisir sans connaître ? Et comment connaitre sans expertise ? Mais dans cette ère, les tenants des connaissances anciennes ne peuvent plus être des tyrans au risque de disparaître... Secret ou non, aujourd’hui, même le savoir n’est plus qu’une proposition.

Joël des Rosiers, dans son « essai sur les patries intimes » multi primé (dont la célèbre récompense Prize for Independent Scholars attribuée par la Modern Language Association en 2014), interpelle sur la notion de « métaspora » :
« Arimée au XXIème siècle, la métaspora exprime les expériences culturelles et sociales du sujet altéré, prince de sang en situation d’épochè, définie comme « un acte de suspension des préjugés », acte aussi d’imagination, suspendu à la racine de nos méconnaissances.» [VI]

Cette ère vient sonner le glas de la violence préconisée par l’amertume des « psycatrices » (mot inventé par Desrosiers) de ceux qui s’accrocheraient encore à la nostalgie d’un monde divisé en noir et blanc, sans aucune nuance, où en apercevant un individu dans la rue, on pensait savoir à qui on avait à faire, en se basant uniquement sur son apparence ou son nom…

Dans ce siècle, il est plus que jamais nécessaire de communiquer d’abord avec l’autre pour prétendre savoir qui il est.





Mentions
[I] Article France TV https://www.francetvinfo.fr/sports/foot/coupe-du-monde/france-championne-du-monde/l-afrique-a-gagne-estime-le-daily-show-apres-la-victoire-des-bleus-au-contraire-d-obama-qui-salue-le-succes-francais_2854857.html
[II] Article La Nouvelle République https://www.lanouvellerepublique.fr/tours/sequestree-par-sa-famille-l-elue-en-plein-cauchemar
[III] Article site spécialisé Nautiljon https://www.nautiljon.com/breves/sold+out+pour+got7+en+30+minutes+pour+leur+concert+parisien,7414.html
[IV] Article Charts in France http://www.chartsinfrance.net/Jonatan-Cerrada/news-107474.html
[V] Article Info-Tours http://www.info-tours.fr/articles/tours/2016/09/21/4740/christina-goh-une-voix-en-fusion/
[VI] Page 51. Joël des Rosiers – « Métaspora – Essai sur les patries intimes ».



Christina Goh. 27 juillet 2018

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- La violence du savoir - (Article sélectionné sur Mondes Francophones, revue mondiale des francophonies)



Savoir est un processus violent. Entre « je ne l’aurais jamais cru » et « je n’y crois pas », c’est un combat de titans à l’intérieur de soi.

Plusieurs fins possibles : le déni de l’information, la mauvaise foi, le renforcement de l’opinion, la nouvelle conviction, le doute… Autant de finalités, autant de voies pour y parvenir.
Dans ce labyrinthe, quelques-uns se perdent dans la fête de l’euphorie de la découverte, d’autres, tétanisés, en deviennent amnésiques, meurent de chagrin, plusieurs trouvent la sortie, traumatisés ou transformés à jamais.

Dans ce processus épique d’acquisition de la connaissance, certains, fortement ébranlés, utilisent le geste mais aussi le verbe pour perpétuer leurs traumas.


En résultent quelques ouvrages devenus célèbres et passés de génération en génération dans lesquels des hommes et des femmes tétanisés par ce qu’ils avaient découverts, figés au propre comme au figuré dans leur Histoire, victimes éternelles, invoquent une révolution qui porte bien son étymologie (du latin revolutio : "retour, cycle")... Ce n’est bien souvent que leur révolte intérieure absolue qui s’extériorise et se transmet. Tragique épidémie. Hegel [I] ne nous avait-il pas prévenus ? La révolution pour toujours ! La violence à jamais.
« Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer » [II] écrivait Jean-Paul Sartre (1905-1980)...
Pourtant, ne serait-ce pas qu’une haine contre soi : ce soi d’avant la connaissance, celui qui ne savait pas ? A qui on en veut à mort ?

Un soi divisé, jugé et dont on condamne la part estimée niaise ou ignare.


Ce soi ancien que le nouveau « je » voudrait faire disparaître à chaque fois qu’il le peut. Et cet ex soi ne serait-il pas perçu dans l’autre individu, celui qui ne sait pas encore ?
Réaction traumatique : "l’autre", coupable d’ignorance, naufragé, ne serait approché que pour être convaincu de devenir une réplique du nouveau « je », le salut. S’il n’adhère pas, il serait exécuté. Ainsi va l’extrémisme…
« Je suis l'autre » [III] écrivait le poète Gérard de Nerval (1808-1855), un an avant son dit suicide… Serait-il possible d’avoir fait le tour de l’autre ?

Arthur Rimbaud (1854-1891) écrivait à l’aube de sa carrière littéraire, à 17 ans : « Je est un autre » [IV]. Un parmi d’autres à connaître. Là réside peut-être toute la différence.
Ainsi ne résulterait de la lutte intérieure pour l’acquisition de la connaissance, que l’expérience d’avoir pu se ressentir comme un ou des autres et d’avoir pu comprendre autrement.

« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! » pour citer Arthur Rimbaud.

Oui. Savoir est un processus violent. Mais la lutte, la victoire ou la défaite sont intérieures : un royaume personnel à conquérir et à harmoniser. Et la vie avec autrui devient indispensable pour expérimenter en soi la multitude d’existences qui permettent d’apprendre, non de juger…



Mentions
[I] Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand connu pour sa logique dialectique.
[II] Préface de Jean-Paul Sartre dans l'ouvrage "Peau noire, masques blancs" de 
Frantz Fanon, Paris, Seuil, 1952, p. 184.
[III] « Je suis l’autre », phrase écrite par le poète français Gérard de Nerval sous son propre portrait en 1854 - Source "Je suis l'autre" de Gérard Macé (éditions Gallimard).
[IV] Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant, 15 mai 1871)



Christina Goh. 12 juillet 2018

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